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La Journée de Ville-Evrard

Paradoxes de la croyance au délire, et discours de la science

Les « Fake News » occupent aujourd’hui une place importante dans les réseaux sociaux, témoins d’un « croire à n’importe quoi »mais aussi bien incroyance généralisée. Parasite des discours contemporains, c’est parfois même la contrepartie d’une croyance religieuse. Les manifestations du réel sont éventuellement niées, comme celles qui accompagnent la pandémie virale actuelle, trouvant chez l’Autre l’intention mauvaise, comme dans le « complotisme ».

Après l’avoir sorti de sa gangue psychiatrique, Lacan aborde la question de la croyance dans son rapport au discours de la science1.

L’incroyance et la croyance accompagnent l’histoire des psychoses soit pour spécifier la croyance aux hallucinations ou au délire, soit pour appliquer le phénomène d’incroyance à la relation du sujet à la réalité psychique, à l’inconscient.

Les délires disparaissent-ils, deviennent-ils partiels, se critiquent-ils, autant de question qui occupent la psychiatrie au XIXème siècle (Pinel, Esquirol, Falret), autant de questions qui interrogent l’adhésion du malade mental à son délire. Au XXème siècle, réticence et perplexité prennent le pas sur les délires partiels au-delà de la rémission (G.G. de Clérambault). Henry Ey parle des « oscillations de la croyance et la perplexité critique à l’égard du délire » à la sortie de délires oniroïdes. Jaspers, qui bénéficie d’une influence favorable dans la thèse de Lacan, aborde la question de la critique du délire en notant qu’elle peut être elle-même signe de la maladie. Avec la phénoménologie qui aborde, ainsi que la psychanalyse, le délire comme production positive d’un sujet c’est la certitude qui en devient le primat. La certitude du paranoïaque ne porte pas tant sur le contenu signifié ni même sur les pièces à conviction toujours aléatoires qu’il a à sa disposition que sur le fait qu’il y a des signes, que ceux-ci le concernent et que quelque part «On» sait… ce que veulent dire ces signes.

Si Freud élève le doute au statut de symptôme, entrainant l’obsessionnel dans l’auto-reproche, pour le  paranoïaque, le reproche ne change pas de contenu mais « d’emplacement », dit Freud. Ce reproche2 lui revient dorénavant de l’extérieur, par l’intermédiaire des voix et des hallucinations. La certitude du paranoïaque se distingue des autres certitudes de ne pas être fondée sur un doute premier, mais sur une énigme. Non seulement, le délire n’est pas une croyance mais c’est la non- croyance qui fait le trait spécifique du paranoïaque. Cette incroyance particulière, qui pour Freud porte sur l’implication même du sujet dans sa faute, Lacan l’entend effectivement comme « l’absence d’un des termes de la croyance, du terme où se désigne la division du sujet »3.

S’il ne doute pas, ce n’est pas pour autant que paranoïaque croit à son délire. Le délire n’est pas un acte de foi. Il s’impose au sujet. Lacan4 dira du psychotique5 qu’à son délire, à ses voix, non seulement il y croit mais qu’il les croit. Il s’agit à ce moment de montrer la différence entre la névrose où le sujet croit à son symptôme, c’est à dire croit qu’il veut dire quelque chose, et la psychose où le sujet croit ses voix. Si une femme peut être un symptôme pour un homme c’est qu’il y croit (qu’elle a quelque chose à lui dire). Il peut même aller jusqu’à la croire, ce en quoi l’amour peut être une folie. Folie en ce qu’il rejette, dénie, le défaut du rapport entre les sexes. Cette croyance du délire est donc aussi bien un amour pour le délire (aimer son délire comme soi- même), comme l’avait déjà noté Freud.

Pour le névrosé, la parole peut être fondatrice ou trompeuse, c’est dans cette reconnaissance de l’Autre que le sujet va s’y reconnaître lui-même. Le paranoïaque, lui, n’y croit pas. Bejahung, Verwerfung, sont repris par Lacan pour situer le procès de la subjectivation. Dans la psychose, l’Unglauben signifie que la Chose y est rejetée au sens de la Verwerfung. L’Autre est rabattu à un lieu imaginaire de la plus foncière tromperie. Comme la clinique en témoigne, non seulement le paranoïaque ne fait pas crédit à l’Autre, mais il fait passer la dette du côté de l’Autre.

Dans son article de 2003, D. Laurent note qu’ « à son admission, Lacan constate que les thèmes du délire dans leur ensemble et les griefs d’Aimée à l’égard de sa victime sont complètement réduits. « Comment ai- je pu croire cela ? », dit-elle. Elle éprouve une certaine honte des thèmes délirants. Qui l’ont conduite à des écrits grossiers ou à des actes répréhensibles. Ces démarches érotomaniaques et mégalomaniaques lui apparaissent ridicules. Elle regrette certains agissements. Lacan note pourtant le ton froid avec lequel ils sont exprimés. De la même manière, il observe une réticence initiale qu’il met en relation avec l’angoisse de son avenir »6. Si les thèmes du délire n’entraînent pas l’adhésion intellectuelle, les préoccupations concernant l’enfant restent centrales :« j’ai fait cela parce qu’on voulait tuer mon enfant ».

Lacan soutient le terme de guérison tout au long de son observation (elle sera entendue quotidiennement pendant un an et demi). Toutefois la certitude et la permanence de l’axiome « on veut tuer mon enfant » accompagnent ce constat. Cette guérison représente pour le sujet, écrit-il, « une libération d’une conception de soi-même et du monde, dont l’illusion tenait à des pulsions affectives méconnues, et cette libération s’accomplit dans un choc avec la réalité »7. En subissant la sanction de la loi, Aimée se frappe elle-même, c’est la thèse de Lacan sur son auto- punition. Le passage à l’acte apparaît alors comme un effort du sujet pour significantiser la jouissance, selon l’expression de J.-A . Miller, autrement dit de séparer les signifiants holophrasés de l’origine de sa subjectivité.

Dans une soirée à propos d’Aimée, en 1970, Lacan donne le fil de sa constante recherche clinique démontrant que seule la psychanalyse a été en mesure de subvertir la dimension du symptôme hérité de la psychiatrie. Il ne voit pas de différence dans sa manière de procéder alors et ce qu’il pratique en 1970, « un point d’acte », note-t-il, qui en fait la rareté, tant la chute des phénomènes délirants, de leur construction, qui paraît le plus souvent impossible dans la psychose, s’est avéré ici possible. Au-delà de sa lecture du cas Schreber de Freud, dans le Séminaire, Livre III, c’est à travers son étude de Joyce, que Lacan élabore une généralisation de la forclusion qui fait du Nom du père un des sinthomes possibles parmi d’autres, donnant ainsi une conception générale de la névrose et de la psychose comme des réponses particulières à ce que chacun a rencontré pour faire face à la question de la castration commune à tout parlêtre. Ainsi les paradoxes de la croyance au délire trouveront à se déployer au cours de cette année, sans oublier qu’ils sont à leur apogée avec le « tout le monde délire ».

Jean-Daniel Matet

1 Freud, S. ; Manuscrits H et K. 1895-1897, La naissance de la psychanalyse, PUF, Paris 1973, p. 100 & 135
2 Freud, S. ; Manuscrits H et K. 1895-1897, La naissance de la psychanalyse, PUF, Paris 1973, p. 100 & 135
3 Lacan, Séminaire « Les quatre concepts de la psychanalyse » 1964, Livre XI, p. 216
4 Lacan, Séminaire R.S.I, Leçon du 21 janvier 1975, Ornicar ? n°3, p. 109
5 Lacan, Séminaire R.S.I, Leçon du 21 janvier 1975, Ornicar ? n°3, p. 110
6 Laurent, D., « Retour sur la thèse de Lacan : l’avenir d’Aimée », 2003, Ornicar ? n° 50, p.
7 Lacan, J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, 1932, Paris, Seuil, 1975,p. 317.

 

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