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La Journée de Ville-Evrard

J’hallucine !

Isolée par les psychiatres classiques comme perception sans objet (J.-P. Falret 1850) ou sans objet à percevoir, comme l’avait précisé Henri Ey, les hallucinations jouent un rôle essentiel dans les relations du moi à la réalité. La distinction entre hallucination et illusion était pour E-C. Lasègue comparable au rapport de la calomnie à la médisance, l’illusion n’étant que la falsification de la perception d’un objet réel. Ce ne sont pas non plus des paréidolies, complément imaginatif des perceptions (on entend une mélodie dans le bruit produit par le train en marche). Pour d’autres psychiatres l’interprétation délirante prenait le pas sur le phénomène lui-même. Des précieuses descriptions classiques (hallucinations visuelles, olfactives, acoustico-verbales, tactiles, cénesthésiques, motrices, psychique, et.), que reste-t-il aujourd’hui ? Quelques signes dans le DSM, privés des commentaires qui accompagnant l’expérience de l’halluciné, et qui donc ne permettent pas de les isoler, se passant d’un point d’appui décisif pour un traitement par la parole. Phénomène isolable dans les psychoses, Lacan se distinguera de cette tradition psychiatrique pour en contester le « sans » objet en notant le cortège des manifestations qui l’entourait.


Ce qui nous enseigne de manière décisive, au-delà de l’usage que fit Freud de l’activité hallucinatoire accompagnant la formation du moi du jeune enfant ou encore de ses rapports avec le rêve, c’est la lecture qu’en fit Lacan dans son texte des Écrits « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose ». La vocifération jaculatoire « Truie » (qui n’est pas un cochon) s’éclaire du complément qu’elle fit à la phrase interrompue obtenue par le clinicien « je viens de chez le charcutier » en croisant son voisin dans l’escalier, voisin dont cette patiente rencontrée par Lacan, jugeait pour le moins, les moeurs légères. La structure langagière de l’hallucination trouve sa démonstration en même temps qu’elle conforte le fait psychique dans l’expérience du sujet en opposition aux constructions neuroscientifiques qui cherchent à relier la perception à des états de conscience plus ou moins altérés.


En repérant dès les années 1950 que les sourds pouvaient entendre des voix alors même qu’ils ne disposaient pas de cette aptitude sensorielle, Lacan introduit un nouveau rapport de l’halluciné avec ses voix, soulignant l’insuffisance de la position médicale qui sépare l’halluciné de ses voix pour en attribuer la cause à quelque désordre du cerveau. C’est aussi en relevant ce qui ne relève d’aucune sensorialité dans l’hallucination psychique (J. Baillarger) et surtout dans l’automatisme mental (Gaëtan Gatien de Clérambault) que Lacan démontre la structure de langage des voix. De même dans l’hallucination verbale psychomotrice (J. Seglas 1890) quelqu’un se plaint d’entendre des injures, mais en même temps, il les profère lui-même. Il rejoint en cela ce que Freud avait tenté dès 1895 en donnant à l’halluciné une dignité que lui ôtait la médecine mais que la psychanalyse lui restituait en le faisant sujet de ses voix. Elles ressortent de l’inconscient fut-il à ciel ouvert. Ceci rejoint ce que l’analyste peut entendre quand il est attentif au discours d’un enfant ou d’un jeune adolescent en proie à des sarcasmes, des insultes ou mêmes simplement des remarques, allusives, à peine entendues qui prennent valeur traumatique et démontrent la valeur hallucinatoire de cette expérience au monde dans la cour de l’école ou sur les réseaux sociaux.


Ce que Lacan souligne avec force, c’est que l’halluciné entend « son propre message », sa « propre parole » (Écrits p. 62-63) ce qu’il étendra jusqu’à considérer la dimension parasitaire de la relation de tout un chacun au langage.


Le « tu délires », le « Tout le monde délire » sont passés dans la langue courante. L’expression « j’hallucine » qui ne concerne pas tellement l’expérience des « hallu » chère aux usagers des drogues à différentes époques mais plutôt le type d’adhésion ou de croyance qu’ une perception très personnelle de la réalité conduit à rejoindre paradoxalement l’incroyance absolue d’un « je ne peux pas y croire ».


Par leur alliance avec le discours scientiste, certains psychiatres sous prétexte de retrouver ce qu’ils s’emploient à ruiner dans leur propre discipline par leur croyance excessive dans les pouvoirs du cerveau qui ignore le sujet de la parole, découvrent que les « entendeurs de voix » détiendraient une part de vérité sur les phénomènes qui les assaillent. Ironie de cette position. Elle ne saurait être reprochée aux hallucinés eux-mêmes, qui, las de ne rencontrer qu’obtusion administrative et pharmacologique, se regroupent en associations de plus en plus importantes d’ « entendeurs de voix » visant à retrouver une dignité qu’ils considèrent bafoué d’être perçus comme fous.


Les enjeux du statut de l’hallucination et de l’expérience des hallucinés à laquelle nous portons la plus grande attention emportent des conséquences majeures dans la clinique contemporaine et dans sa pratique. Les débats de cette année vont s’en emparer.


Jean-Daniel Matet

Enseignants
Dr. Agnès Aflalo
Mme. Marie-José Asnoun
M. Philippe Bénichou
M. Laurent Dupont
Dr. Fabien Grasser
Mme. Yasmine Grasser
Mme. Nathalie Georges-Lambrichs
Dr. Ligia Gorini 
Dr. Bertrand Lahutte
Dr. Dominique Laurent
Mme. Anaëlle Lebovits-Quenehen
Dr. François Leguil
Dr. Jean-Daniel Matet
Mme. Laure Naveau
Dr. Corinne Rezki
Dr. Yves-Claude Stavy
M. David Yemal
Dr. Herbert Wachsberger
Une journée par mois
Le vendredi
Hôpital de Ville-Evrard - Salle la Chapelle 
(avec le concours des services des 
Drs D. Boilet et Sylvia Rener) 
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