IRONIK

T’y crois ?!
Pénélope Fay

Ça commence dans la cour d’école et ça continue dans les cafés et les couloirs… Un incroyable événement vient provoquer l’étonnement de celui qui en fut le témoin puis le rapporteur à celui qui voudra bien l’écouter. « T’y crois ?! » L’adresse première, interrogative, peut parfois s’accompagner de la forme inversée : « J’y crois pas… »
En même temps que l’expression est devenue familière, l’étonnement s’est amoindri, la question est devenue factice, l’appel à sa propre croyance ou à celle du comparse, vite recouverte.
Aujourd’hui, la croyance – celle qui divise, celle qui creuse – a mauvaise presse. La vérité est désuète, les promesses moquées. L’incroyance a pris le pas. C’est l’Unglauben1 épinglée par Freud à propos de la paranoïa.
Si cette dernière nous semble pourtant bien toute animée de croyance2, c’est pourtant l’incroyance fondamentale qui la caractérise. Rappelons les propos de Lacan à ce sujet : l’ouverture dialectique y est interdite puisqu’il y a solidité, prise en masse de la chaîne signifiante primitive3. L’un des termes de la croyance, le sujet divisé, n’y est plus, puisque « Pour un sujet divisé – celui pour qui une partie de l’appareil psychique est inconscient –, la croyance n’est jamais pleine ni absolue »4.
La division laisse des trous, des espaces, des vacillements. La certitude amarre. Et la solidité, voire la fixité, avorte souvent toute dialectique : pas de mouvement, pas de tâtonnements, pas de progressions.

La dialectique, c’est une marche de la pensée. Lorsque l’on étudie la philosophie, on apprend cela : partir d’une thèse, puis la réfuter, pour ensuite faire la « synthèse » des propositions contradictoires. Thèse, antithèse, synthèse. Mais ce mouvement ne se fait pas une fois pour toutes : avoir fait l’unité des propositions contradictoires ne clôt aucun sujet. Ensuite, on recommence, à partir d’une autre idée ou parce qu’autour de soi, ça bouge.
Si aujourd’hui le sol est mouvant, « l’incroyance [qui] a tendance à glisser vers la certitude »5, fleurit, tout comme les théories du complot dont on peut apprécier la variété sur internet, ce puit où l’information et la désinformation pullulent. Le journaliste Serge July nous le rappelait : « Multiple, l’information numérique n’a plus de centre au sens formel du terme. Ce modèle a remplacé le modèle vertical dans lequel une autorité […] produisait la croyance »6.
L’autorité est moquée, celle de la science comme celle de la politique. Ce 48ème numéro d’Ironik ! explore le discours de la science comme la déconstruction des semblants. La dialectique qui sillonne entre les textes vise l’orientation vers le registre du réel. Une lecture oxygénante !


1 Freud S., « Manuscrit K », Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1996, p. 129-137.
2 Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 215-216.
3 Ibid.
4 Arpin D., « Une époque foncièrement incroyante », La Cause freudienne, n° 90, 2015, p. 93.
5 Ibid.
6 July S., « Je ne suis pas toujours de mon avis », La Cause freudienne, n° 90, op. cit., p 105.