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LES SOIRÉES DE RENTRÉE

DE LA SC-PIDF 2020-2021

Quand l’identité vacille

Quel abord la psychanalyse peut-elle faire de l’identité, dont on fait dorénavant si grand cas, certes parce que des troubles s’y présentent, mais aussi parce qu’elle s’affirme, se revendique, voire se clame à présent comme si la vie en dépendait ? Quid de l’identité depuis ce que le discours analytique nous permet d’en appréhender ?

D’abord sans doute un constat : l’identité n’est pas aussi stable que l’on pourrait s’y attendre ou le souhaiter. Qu’il s’agisse de la nôtre ou de celle de nos semblables, l’identité peut bien nous apparaitre comme « une entité qui échappe au principe de contradiction »1.

Si l’identité peut sembler un fait acquis, il lui reste toujours des traces de ce que l’infans, c’est-à-dire, le petit d’homme qui ne parle pas encore, se réfère à son semblable « à partir d’une situation vécue comme indifférenciée »2. Quant au moi sur lequel se fonde pour partie une identité – en tant qu’imaginaire, du moins – il n’est pas « réductible à son identité vécue »3. Cela apparait par exemple lorsquecette identité, d’être ébranlée, se révèle tout à la fois endeçàdu sujet qui a éventuellement la conviction qu’il n’est« rien de ce qui hommeseule¬ment de ce qu’il s’imagine »9.

Et puisqu’il est ici question d’objet a, notons que la jouissance du corps parlant ne semble pas davantage laisser l’identité tranquille que le signifiant, ou le signe. Elle n’est en effet jamais celle qu’il faudrait. L’identité, nous dit pourtant Lacan dans « La Troisième » est le résultat d’un certain rapport à lalangue, « cette langue morte qui est encore en usage » et dont le décapage nous conduit à « un principe d’identité de soi à soi » qui n’en passe plus par l’Autre, mais plutôt par la logique. La réduction du sens, nous mène en effet « à cette sublime formule mathématique de l’identité de soi à soi qui s’écrit x = x »10. Jacques-Alain Miller nous indique à cet égard que si Lacan a longtemps introduit le savoir comme le S2 qui donne sens et complète un signifiant S1, « il y a une autre définition du savoir qui ne passe pas par cette donation de sens qui s’avère impuissante à résorber ce que Freud lui-même appelait les restes symptomatiques ». Cette nouvelle définition, est celle d’un savoir tout aussi nouveau dans son principe puisqu’il consiste en une « seule itération de S1, c’est-à-dire une identité de soi à soi qui se maintient et qui constitue le fondement même de l’existant ».

En voilà assez pour nous nous interroger : comment la clinique contemporaine éclaire-t-elle ces différentes perspectives ?

Deux soirées seront consacrées à l’examiner à partir de deux cas cliniques rédigés par des étudiants de la section clinique de Paris-Île-de-France, mais aussi présentés, commentés et discutés avec leurs auteurs par deux enseignants. Et chaque fois, pour clore ces soirées, des flèches théoriques élaborées par deux enseignants nous ouvrirons une perspective avant de nous quitter, pour mieux nous retrouver. Tout ira donc par deux durant ces deux premières soirées de travail – tout ou presque. Une troisième soirée s’annonce donc d’ores et déjà pour présenter le thème qui nous occupera durant l’année à venir sous le titre : « Paradoxes de la croyance au délire, et discours de la science ». Vous y croyez ? Anyway, à vos écrans !

Anaëlle Lebovits-Quenehen

1. Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres Ecrits, Paris, Le seuil, 2001, p.65.
2. Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Le seuil, 1966 p. 112 (à vérifier).
3. Ibid., p.114.
4. Ibid.
5. Ibid.
6. Ibid.
7. Lacan J. « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, op. cit., p. 56

8. Lacan J. Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p.130.
9. Ibid., p.114.
10. Ibid., p.114.

Des textes cliniques seront envoyés aux inscrits et un débat avec des enseignants aura lieu devant une salle ZOOM.


Le mardi 15 septembre à 21 heures

Deux cliniciens se soumettent au débat et un point théorique sera abordé par deux autres enseignants .


Le mercredi 14 octobre à 21 heures

Deux cliniciens se soumettent au débat et un point théorique sera abordé par deux autres enseignants.


Le jeudi 19 novembre à 21 heures

Débat sur le thème de l’année : Paradoxes de la croyance au délire, et discours de la science .

Présentation du cas Isabelle Magne par Agnès Aflalo - Maintenir un écart

Je présenterai le cas d’Isabelle Magne selon la synchronie pour faire apparaitre les relations du sujet avec les éléments fondamentaux de la structure comme la jouissance et le désir de l’Autre1. J’aborderai trois points : l’orientation des entretiens, les déclenchements et les problèmes d’identité.


I L’orientation des entretiens

Benoit, 14 ans, déclenche des épisodes mélancoliques dont l’un, aigu, où il menace de se suicider. Six points au moins montrent la bonne orientation des entretiens. 1-D’abord, il ne désire pas parler, puis il y consent et il se retrouve ainsi dans ce qui lui arrive. 2-Il dépasse le risque de passage à l’acte suicidaire sans hospitalisation. 3- Le trouble de l’humeur ne cède pas la place au délire sous-jacent. 4-Le refus de savoir ce que qu’il en est de la jouissance le conduit à désinvestir l’école. Puis, il réinvestit le savoir avec une scolarité aménagée lorsqu’il subjective le trauma du réel de sa jouissance et de sa relation à l’Autre. 5-Il passe ainsi d’une sérieuse envie de mourir à une réelle envie de parler : « Je parle beaucoup parce que je n’ai pas envie de mourir », dira-t-il. Le bien dire le fait renouer avec le désir : il s’éloigne d’un père toxique et s’appuie sur son grand-père. Il peut refuser de satisfaire le désir de la mère en déclinant son offre d’aller à une exposition. Il fait entendre à sa psy son désir de venir moins souvent. 6-Il décide de poursuivre malgré sa mère qui opte pour un traitement pour « phobie scolaire » probablement TCC.

II Les déclenchements des épisodes de mélancolie

La conjoncture de déclenchement est le moment où le drame se noue à la structure. Ici, deux déclenchements sont dus à des laissés tomber du père et de la mère. Chaque déclenchement fait trauma, intrusion de jouissance énigmatique à laquelle le jeu vidéo donne une signification délirante. Chaque trauma est produit par les entretiens. Il ne s’agit donc pas seulement de fait datable du passé. Le trauma est produit dans l’après-coup des interprétations.2

A) Laissé tomber et structure

Le premier laissé-tomber du père est repérable après la dispute de décembre. Il met en jeu le Nom-du-Père forclos, P0. Le second laissé-tomber, dû à la crainte de perdre la mère, met en jeu le désir de la mère forclos, Phi 0. La dispute avec le père fait surgir un père réel dans le symbolique là où il n’est pas symbolisé. En effet, Benoit ne subjective pas cette intrusion de jouissance. Il s’agit d’une conjoncture P0 Phi 0 du schéma I3. Un autre laissé tomber du père a lieu à la naissance du fils dont on peut dire qu’il a fait intrusion pour lui. En effet, à partir de ce moment-là, la drogue et l’alcool le rendent violent.

Le laisser tomber de la mère, repérable lors d’une dispute, est due à la croyance du fils qu’elle est atteinte d’une maladie mortelle. Il ne peut pas anticiper la séparation du deuil et il décide de se suicider. La jouissance phallique forclose fait retour dans la langue et dans le corps. C’est notable dans la langue avec le jeu vidéo comme nous le verrons. Et le retour de la jouissance dans le corps se fait dans la tête et le crâne. En effet, la « crainte d’avoir le cerveau abîmé » lors de la chute de vélo fait série avec son gout du skull trooper. C’est le soldat squelette, mais aussi littéralement le soldat du crâne. La tête et le crâne sont le siège de phénomènes élémentaires.

Le désir de l’Autre non symbolisé est remplacé par la volonté de jouissance d’un Autre éducateur auquel le sujet obéit comme le soldat auquel il est identifié. Mais sa lettre en dénonce l’imposture (P0) avec un néologisme : « c’était une perte de temps de « méduquer ». Son désir qui est un désir mort identifie son être à l’objet a déchet. Aussi, lors des moments aigus où il ne parle pas, il y a un risque de passage à l’acte suicidaire. À d’autres moments, la vie sans désir de l’Autre l’attriste. En effet, enfant « Dès qu’il voit un enfant pleurer, il pleure aussi », et ado, il écrit : « ma vie je n’en voulais pas ».

B) Clinique des laissés tomber L’inhibition catatonique intense laisse Benoit prostré. Il passe des journées : «Dans l’obscurité, en position fœtale, sans parler, sans rien faire, sans manger ». Il s’agit -là d’une régression topique au stade du miroir avec un phénomène mort du sujet. L’identité vacille et Benoit devient un cadavre – non pas lépreux, celui-là, mais un cadavre animé dit zombie. Le symptôme de tristesse domine la persécution sous-jacente, car les auto-reproches sont plus intenses que les reproches à l’Autre. L’anorexie fait retour. En effet, déjà enfant il avait « du mal à mâcher », et, ado, il croit manger de la chair humaine comme les zombies ou le loup garou auxquels il est aussi identifié. De plus, le déclenchement remanie les significations de son monde grâce au délire prêt-à-porter du jeu vidéo fortnite. Il est addict au plus de jouir du délire comme les névrosés le sont à leurs symptômes. L’angoisse le tient éveillé la nuit. La vidéo lui permet de traiter l’insomnie en faisant écran à la montée angoissante de l’objet (a) – regard et voix.

III Problèmes d’identité et d’identification

L’usage délirant du jeu est une tentative de régler le problème d’identification en se rangeant côté homme de la sexuation. Il lutte ainsi contre le sans-limite du pousse-à-la femme. En effet, vouloir satisfaire le désir de l’Autre le confronte à la castration forclose, et l’effondre : « Je ne sers à rien, il vaut mieux que je meure. » Faute d’être le phallus qui manque à la mère, il tente d’être la femme qui manque aux hommes. En effet, pour Benoit, ce la femme est incarnée dans la mère comme nous allons le voir. Notons déjà que, contrairement à une femme, la mère ne manque de rien car elle a des enfants. Elle est toute, la castration reste bien hors-jeu.

Au niveau clinique, le sans limite est repérable avec l’usage de mots féminins comme « être seule » avec un e dans la lettre et comme « trooper » qui est aussi la soldate. De plus, avec une fille, Benoit ne peut faire l’homme. Il n’y a donc pas de séduction mais la compétition imaginaire d’une course. La rencontre traumatique avec l’autre sexe sombre dans l’oubli forclusif.

Au niveau logique, le choix de l’identité virile est repérable avec l’usage du jeu. Il y a deux parties Save The World et Battle Royale. Pour lui, c’est dans le réel qu’il doit être le roi pour sauver le monde envahi par des zombies et les remplacer par des avatars. La logique virile de la sexuation donnée par le jeu articule l’universel des avatars et le particulier du roi qui fait exception et à qui il est identifié dans l’imaginaire. Mais deux singularités sont à relever. D’abord, Benoit aime créer des avatars en leur créant des vêtements qui sont une nouvelle peau (skin) et qui leur donnent corps. Il est donc le créateur, la mère de cette humanité nouvelle. L’identification virile fait donc coïncider en position d’exception le roi imaginaire et la mère.

Ensuite, la seconde singularité concerne la préférence pour l’avatar garçon qui se transforme en loup garou. On sait qu’il est humain le jour et loup la nuit. Et, comme les zombies, il se nourrit d’humain. L’anorexie du sujet marque le double refus de se nourrir de chair humaine et de se faire dévorer. Mais le choix de cet avatar-là mobilise l’aller et retour de la pulsion orale. L’identification au loup garou permet ainsi de construire un bord à la jouissance sans limite qui prend le sens délirant du monde à sauver en y incluant l’Autre. Notons que le loup garou change de peau. Il fait donc lui aussi exception à l’ensemble universel des avatars « désignés «skins» dans ce jeu, comme le mot anglais « peau ». Cette nouvelle articulation universel/ particulier4 inclut l’objet oral et stabilise le pousse à-la-femme. Benoit peut ainsi garder le cap d’une identité virile scandée par une série d’identifications peu stables : zombie, soldat, roi. L’anorexie recule et il peut se nourrir. La trouvaille du loup garou devrait l’aider un temps. Enfin, la préférence pour les vêtements des avatars à ceux de soldat qui « obéit au quart de tour » est une tentative de séparation de l’objet voix. Le sujet peut se séparer du père qui incarne la voix du surmoi, ce qui est déjà un progrès, mais sans pouvoir inclure l’objet voix dans le circuit de la pulsion. Benoît n’en continue pas moins de vouloir se faire entendre pour limiter le ravage maternel comme ce fut déjà le cas lorsqu’il a incité la mère à quitter le père d’un « il faut partir ».

Conversation avec Laure Naveau, document de travail de Nathalie Georges

Bien que privés de la présence Laure Naveau, et d’un dialogue, donc, dont j’attendais beaucoup et qui se trouve reporté, malgré les obstacles, la parole a pu quand même circuler entre nous. Jean-Daniel Matet m’a invitée à lui donner le texte de ma contribution pour le site. J’y ajoute un petit pré-texte, du fait de la conclusion à laquelle nous sommes arrivés lors de cette première soirée. Le fait est : l’identité vacille, aujourd’hui spécialement. Notre titre vise un phénomène de civilisation. L’identité vacille tant que l’on s’évertue de toutes parts à la fixer, dans un signifiant, ou les moyens de l’imaginaire que sont un comportement, une prestance, une intimidation, un vêtement : tous les moyens du maître y sont bons, non pour faire cesser ce vacillement car c’est impossible, mais pour anesthésier celles et ceux qui en pâtissent, afin qu’ils ne s’en rendent pas compte. Le maître met l’ignorance aux commandes. C’est une instance, une place, un agent. Il n’est pas le seul pour autant.

Comme la pierre au milieu du chemin de la civilisation, qui ouvre L’Os d’une cure de Jacques-Alain Miller, (éd. Navarin), la psychanalyse est là.

Caillou plutôt que pierre, ou ombre du caillou que chacun promène dans sa chaussure, sur son chemin. La psychanalyse tend à en réveiller la sensation, à la valoriser, pour que quelqu’un, se souvenant qu’il peut se saisir de cette chose surprenante qui l’entoure et l’habite, à savoir la parole, la prenne (pour peu que quelqu’un la lui présente sous un jour nouveau, ressource et non insulte ou blabla), et parle de ce que c’est que ce caillou qui l’accompagne sur le chemin de sa vie, et, en en parlant, l’invente et le polisse.

Lacan disait « je pense avec mes pieds ». Ce « je » est habitable, par quiconque s’en empare pour dire ce qui n’est que de lui, à lui : entre vide et trop-plein, l’analyste l’aura précédé du poids de sa propre expérience. Il y aura trouvé une boussole qui lui permet d’orienter la souffrance ou l’égarement d’un qui pâtit, contre le pire.

L’aposiopèse, « action de s’interrompre en parlant ou de cesser de parler, silence », est une figure de style qui consiste à suspendre le sens d’une phrase en laissant au lecteur le soin de la compléter. Elle révèle une émotion ou une allusion se traduisant par une rupture immédiate du discours. Ainsi, la proposition « quand l’identité vacille », qui n’est pas une phrase complète mais une proposition subordonnée relative, est adéquate à son contenu. Quand l’identité vacille… ce n’est pas sans conséquence émotionnelle.

Mais pas seulement.

« …ou pire », c’est le contraire de l’aposiopèse, comme Susanne Hommel me l’a fait remarquer.

Les points de suspension ne marquent pas le même suspens selon qu’ils sont après le dit, ou avant. Dans cet écart, je vous présente quelques références pour nous repérer dans notre thème de cette année.

 

Points d’appui

En 1998 Amin Maalouf a publié dans un plaidoyer pour l’identité plurielle, une somme des discours qui courent sur le sujet, intitulée Les Identités meurtrières. En 2008 la revue Mental intitule son numéro 38 Identités en crise, numéro qui est composé autour d’une leçon du cours par lequel Jacques-Alain Miller effectuait le passage du siècle, cours intitulé « Les us du laps ». La leçon qui forme l’axe autour duquel tourne ce numéro date du 17 mai 2000. Elle a pour titre « Le moment de conclure ». À quoi s’ajoute que dès mars 2001 La Cause freudienne en avait publié la leçon du 2 février 2000 dans son n°47, sous le titre « Quand les semblants vacillent… » – il s’agissait alors de présenter le thème des Journées de l’ECF qui allaient avoir lieu. Voilà les points d’appui que j’ai trouvés – ce n’est sûrement pas une liste exhaustive – pour saisir quelque chose de la notion d’identité telle que nous la mettons au travail dans l’actualité du Champ freudien. Nous pourrons peut-être ce soir ou en octobre établir quelques ponts entre l’identité et le semblant.

 

Le moi, le sujet chez Freud et Lacan

Qui je suis ? ou que suis-je… pour l’Autre ? Pour moi-même ? Pour celui ou celle que j’aime ? Ou que je hais ?

Du « je » au « moi », du « moi » au « je », quels tours ? Quels circuits ? Le schéma L, le grand graphe nous présentent des lieux ou places, des liens ou pas entre des instances, non-identiques par définition. Qu’est-ce que l’identité dans la psychanalyse ? Le sujet rejoint-il quelque part son être d’objet ? Le poinçon du mathème du fantasme qu’on a eu parfois tant de mal à installer peut-il être remplacé par les deux traits horizontaux du signe = ou les trois de l’équivalence ?

En assimilant la faille ouverte entre le sujet et le Moi au système Pc-Cs, Freud n’en a pas donné le dernier mot. « Que l’être du sujet soit refendu sous toutes ses formes, écrit Lacan dans « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse » (Aé, 199 et sq), Freud n’a fait que le redire sous toutes ses formes ». Mais que vise exactement l’expression « être du sujet », sinon un manque à être ?

Avec le miroir, objet spécifique inaugurant la série des voiles et autres écrans, le sujet est introduit à la virtualité et à l’inversion gauche-droite. « Sensible au visage de l’autre dès son 10ème jour d’existence, l’infans témoigne de sa captation par l’imago de la forme humaine », cf. « L’agressivité en psychanalyse », notamment les pages 112 et 113 des Écrits. Il ignore superbement ces données physiques objectives pour se précipiter dans l’identification de son image à son être, et cette aliénation va structurer le monde non seulement de sa perception mais de ses interactions avec ses semblables. Six à huit mois plus tard, l’expérience du miroir et celle de la confrontation à l’autre (Cf. cité par ALQ) marquent l’importance de l’anticipation dans « la conquête de l’« identité » : dans « identité », « identification », il y a le terme latin idem. Un peu plus loin il met « l’accent sur ce qui, dans l’identification, se pose tout de suite comme “faire identique” , comme fondé dans la notion du “même”, et même du même au même, avec toutes les difficultés que cela soulève » : « Vous n’êtes pas sans savoir, même sans pouvoir assez vite repérer, quelles difficultés depuis toujours pour la pensée nous offre ceci : A est A. Si l’A est tant A que ça, qu’il y reste ! Pourquoi le séparer de lui-même pour si vite le rassembler ? Ce n’est pas là pur et simple jeu d’esprit. Dites-vous bien par exemple, que dans la ligne d’un mouvement d’élaboration conceptuelle qui s’appelle le logico-positivisme, où tel ou tel peut s’efforcer de viser un certain but qui serait par exemple celui de ne poser de problème logique, à moins qu’il n’ait un sens repérable comme tel dans quelque expérience cruciale : il serait décidé à rejeter quoi que ce soit du problème logique qui ne puisse, en quelque sorte, offrir ce garant dernier, en disant que c’est un problème dépourvu de sens comme tel. Il n’en reste pas moins que si Russel peut donner en ses Principes Mathématiques une valeur à l’équation, à la mise à égalité de A = A, tel autre – Wittgenstein – s’y opposera en raison proprement d’impasses qui lui semblent en résulter au nom des principes de départ. »

Toute expérience de l’inconscient, poursuit-il un peu plus loin, est dans le rapport le plus immédiat avec la question « qui suis-je ? » Question légitime dit-il, mais qui bute sur le dernier mot qu’il n’y a pas pour y répondre, à savoir « le vrai sur le vrai », qui fait défaut.

Lacan revient sur cette question dès la première leçon de son Séminaire « Logique du fantasme » dans lequel il développera sa lecture du cogito, dans ces termes : « le signifiant…ce signifiant que nous avons jusqu’ici défini de sa fonction de représenter un sujet pour un autre signifiant …ce signifiant, que représente-t-il en face de lui-même, de sa répétition d’unité signifiante ? Ceci est défini par l’« axiome » : qu’aucun signifiant, fût-il – et très précisément quand il l’est – réduit à sa forme minimale, celle que nous appelons la lettre, ne saurait se signifier lui-même. L’usage mathématique qui tient précisément en ceci que quand nous avons quelque part – et pas seulement, vous le savez, dans un exercice d’algèbre – quand nous avons quelque part posé une lettre grand A, nous la reprenons ensuite comme si c’était, la deuxième fois que nous nous en servons, toujours la même » – et il y revient encore dans la postface de 73 au Séminaire XI où il pointe la faille entre ce qui se lit et ce qui s’entend (Aé, 503).

 

Ce que je suis, pour l’autre

Et du point de vue de celui qui vient nous consulter, la question qui, ou plutôt que suis-je ? que vais-je être pour celui ou celle qui a pris rendez-vous avec moi au cabinet, à l’hôpital, au CMP ? a aussi toute sa pertinence. Sous les insignes de notre identité professionnelle, estampillés psychiatre, psychologue, éducateur, infirmier, psychothérapeute, psychanalyste, médecin ou non-médecin (on verra avec le cas présenté la prochaine fois par Clément Marmoz, que cette identité négative peut avoir tout son poids pour un sujet) nous sentons, de notre côté, combien notre identité prête à porter nous est de peu de secours sitôt qu’une demande nous est adressée, puisque nous n’ignorons pas que « Le signifiant, comme tel, ne signifie rien », phrase que Jacques-Alain Miller a donné comme titre à la leçon du 11 avril 1956 du Séminaire III sur les psychoses.

Qu’un sujet soit ce qu’un signifiant représente pour un autre signifiant conduit à une identification du sujet paradoxale : il manque à être, il est son manque. Impasse, dont la prise en compte de la jouissance de la parole va constituer une issue, par l’attention portée à cette accumulation secrète et singulière que chaque langue produit pour chacun qui la parle, à savoir la lalangue, butée à laquelle le psychanalysant.

J’ai rencontré il y a longtemps une jeune femme qui se rappelait comment, enfant, elle répétait un mot jusqu’à le vider de tout sens, se concentrer sur sa sonorité et le proférer de plus en plus bas jusqu’à lui faire réintégrer le silence dont il n’aurait jamais dû sortir. Ainsi traitait-elle les voix qui l’assiégeaient. Faire équivaloir un signifiant au non-sens puis au vide qu’il recèle, produire cette identité était ainsi le but de son effort. Il y avait peut-être une autre source de parole, d’autres ressources dans le dire, que je n’ai pas su, à l’époque, lui permettre de trouver.

De ce que parler veut dire pour quelqu’un, nous en sommes venus aux façons dont quelqu’un, le parlêtre fait avec la matière signifiante, comment il y a été affronté, soumis, ce qui a pu le blesser, l’ulcérer ou au contraire l’envelopper sans l’égratigner, comment il peut témoigner de cela, c’est que nous nous cherchons à éclairer, non sans faire la part de l’ombre. Ce pourquoi nous nous tenons résolument à l’écart de tout sens commun, prêt-à-porter.

Là nous semble se trouver, en cours d’impression, la carte d’identité de l’analysant, l’identité vraie, renvoyant à la fausse le cortège de toutes nos constructions antérieures, l’image, le signifiant maître. C’est à un phrasé, une syntaxe, que le sujet ne sait pas qu’il est identifiable, c’est-à-dire que la seule identité à laquelle il puisse se fier est celle-là.

Dans la deuxième leçon de son cours « Silet » (30 novembre 1994) relisant Encore J.-A. Miller énonce : « Ce que veut dire l’inconscient, c’est que, en parlant, l’être jouit. Loin d’opposer en sens contraire ce qui s’élabore dans la parole proprement dite et la jouissance, Lacan consomme là l’identité même de la parole et de la jouissance ». Il donne ainsi à cette nouvelle identité un statut. Quel que soit son style (débit, rythme, variété, richesse ou pauvreté etc.,) cette « parole » est jouissance, appelant une ponctuation, un dire, un bien-dire. Cette identité même est un nouveau point de départ, comme Isabelle Magne l’a dit en citant un extrait du « Tout dernier enseignement de Lacan ».

L’écart, ce signifiant palindrome dont elle a fait le titre de son travail, a ainsi changé de place, pour migrer au lieu du comble ou du vide de sens dont pâtit le parlêtre qui s’adresse à nous. Parfois il n’est plus à même de former la moindre phrase au sens de la grammaire. Parfois il s’abîme dans des silences vertigineux, nous faisant signe de l’urgence qui est la sienne de réinventer, à partir de ce qu’il ne sait pas, une modalité de parler sur mesure. Ceux que nous rencontrons aujourd’hui répondent du réel de notre temps : le mépris dans lequel est tenue toute parole singulière, la préférence donnée en tout au chiffre font s’écarter de la supposée langue commune ceux qui ayant quelque chose à dire ne se résolvent pas à parler pour rien, là où, comme le disait Jacques-Alain Miller à Éric Favereau dans un entretien paru dans Libération : « L’antique «“connais-toi toi-même” c’est fini. Maintenant, c’est plutôt : “Fonctionne !” ».

Si l’air du temps change, il y a peut-être ce qui ne change pas depuis que Freud a inventé la psychanalyse : cet écart, qui peut se faire gouffre dans lequel le scandale d’une pensée inconsciente, insue, se fait entendre. Réduit pour une part, assumé pour sa part irréductible et devenu symptomatique, quelle chances cet écart a-t-il chance de se trouver comblé à la fin du parcours ? C’est toujours la question des butées de l’analyse et aussi de sa fin, au sens de sa finalité. Une identité nouvelle entre es et ich est-elle pensable ? ce « soll » en serait-il la clé ? Peut-elle être nommée, cette identité ? Est-elle fragmentée ? Bien des questions se posent à nous à partir non pas de l’équivalence du mot et de la chose, mais de la jouissante matière de la parole.

 

Conclusion en forme d’ouverture

C’est la première leçon de « Silet » que je citerai pour ne pas conclure : « Le sujet, à l’occasion, ne s’y reconnaît pas, ne s’y retrouve pas. Lacan traduit cela en qualifiant la pulsion d’acéphale, ou bien en écrivant se jouit à la place de ça jouit. Ou encore en passant du je pense donc je souis à je pense donc se jouit. Cette notation est exprimée sous une forme très élémentaire page 151 du Séminaire XI, au début du chapitre intitulé « Démontage de la pulsion » qui situe bien ce paradoxe incontournable de la jouissance – les patients, ne se satisfont pas, comme on dit, de ce qu’ils sont. Et pourtant, nous savons que tout ce qu’ils sont, tout ce qu’ils vivent, leurs symptômes mêmes, relève de la satisfaction. Tel est le paradoxe – dans cet état si peu contentatif, ils se contentent. Toute la question, ajoute-t-il, est justement de savoir qu’est-ce que ce se qui est là contenté ».

Pour le dire en clair : jusqu’à quel point une psychanalyse permet-elle de faire du symptôme un mode de jouir ?

 

Interview Yves-Claude Stavy

Beatriz Vindret : « Quand l’identité vacille » c’est le thème de nos deux soirées d’études cliniques, qui inaugureront la rentrée de la Section Clinique Paris Ile-de-France. Dans la perspective lacanienne, on parle plutôt d’identification et non pas tant d’identité.  En effet, en latin le radical des deux termes est idem, qui signifie même. Ceci suggérerait donc de chercher le sens de toute identité « au cœur de ce qui se désigne par une sorte de redoublement de moi-même » disait Lacan en 1961 dans son Séminaire sur l’Identification.
Or Lacan commence ce Séminaire, qui suit celui sur le Transfert, en affirmant que dans l’identification il est surtout question de l’autre à qui on s’identifie. Ceci, disait Lacan, « laisse la porte ouverte pour insister sur la différence de l’autre et l’Autre ». Cette différence fait donc saillir la question de l’Un. Mais l’identification, nous dit Lacan dans ce même Séminaire, « n’a rien à faire avec l’unification. C’est seulement à l’en distinguer qu’on peut donner, non seulement son accent essentiel, mais ses fonctions et ses variétés ».
En tant que psychanalyste, quelle critique faites-vous de la notion d’identité ? Est-elle une métaphore contemporaine de l’identification ? Que perd-on si on fait s’équivaloir les deux termes ?

Yves-Claude Stavy : Vous indiquez fort bien, chère Beatriz, en quoi la relecture des trois modes d’identification déclinés par Freud, telle que Lacan l’entreprend durant les années ‘classiques’ de son enseignement, est subordonnée au principe d’une primauté de l’ordre symbolique vis à vis des leurres de l’imaginaire. Le concept de Das Ding (dont rend compte le séminaire de L’éthique de la psychanalyse en 1959), témoigne certes d’un bougé radical concernant l’existence d’un réel de la jouissance. Mais les références du séminaire de 1961, citées dans votre introduction, démontrent que Lacan garde une foi intacte dans la logique structurale de l’inconscient : logique dont la portée n’est pas seulement que ‘a soit différent de A’ ; mais que ‘A soit différent de A’. D’où le gouffre, entre l’abord des différents modes d’identification, opéré par Lacan dans son enseignement classique ; et la revendication, imaginaire, d’une ‘identité’. A partir du principe de la primauté du symbolique sur l’imaginaire, adopté par Lacan dans ses trois premiers séminaires, comment ne pas rapprocher le constat, actuel, que celle-ci se substitue sans cesse davantage à celle-là, d’une ‘régression topique au stade du miroir’ ; l’empire du take care du ‘soi’ contemporain, allant parfois jusqu’à s’avérer affine au ‘roi qui se prend pour un roi’ de la Causalité psychique ? Lacan, certes, n’a jamais confondu l’idéalisation des principes avec leur élucidation. Une lecture du phénomène actuel, nous convoque à devoir tenir compte des renversements de perspectives opérés par Lacan, tout au long de son enseignement. Non pour ravaler celui-ci au rang d’une quelconque Weltschauung (décriée par Freud), mais pour parvenir à rendre compte du plus singulier que dénude l’expérience à nulle autre pareille d’une psychanalyse : Lacan, n’a-t-il pas eu de cesse d’affirmer, qu’il enseignait … à titre d’analysant ? A partir de 1973, ce n’est pas seulement que la structure discursive ne se confond plus, pour Lacan, avec les lois du langage (S1-S2) ; c’est que l’efficace des modalités logiques de l’objet-cause de la jouissance (trouvant terme et place articulés au sein d’un discours), s’avère elle-même pâlir devant l’existence d’un réel sans loi, hors discours. Il y a ce qui relève du semblant d’être, (inhérent au seul fait qu’on parle, – parl-être, écrit Lacan)… et il y a un réel qui ek-siste à la jouissance mentale : Un, sans Autre, sans pourquoi, dont se jouit le vivant du corps, et qui s’itère dans le symptôme, malgré l’interprétation la plus rigoureuse de son enveloppe formelle, permise par l’hypothèse structurale. La promotion actuelle de la notion d’’identité’ se lit dès lors autrement : elle se réclame de l‘être (l’être-haïr, disait Lacan), pour mieux oublier l’ek-sistence. Elle est sœur de l’unien1, et suit comme son ombre la ‘montée au zénith’ de l’objet a. Elle nie l’énigme du vivant, et nourrit le racisme.

B.V : Pensez-vous que le vacillement de l’identification est du même ordre que le vacillement des semblants ?

Y-C.S. : Remarquons déjà que ‘vaciller’ n’est pas ‘supprimer’ : l’ironie étant que Lacan n’ait pas hésité, dans son Tout Dernier Enseignement, à parler ‘d’identification à son propre symptôme’, à propos d’une psychanalyse menée ‘jusqu’au bout’, … « en prenant quelque précaution », ajoute-t-il, toutefois. Non pas que ce terme concernât dès lors en quoi que ce soit le sujet ; – (sujet qui, pour Lacan, reste « représenté par un signifiant, pour un autre signifiant »). Mais qu’il s’agisse pour chacun, comme il peut, de prendre acte de l’itération d’Un, hors sens, issu de la lalangue (pas dite pour rien : maternelle) : bout de langue, dès longtemps isolé – Dieu sait pourquoi-, ayant marqué le vivant d’un corps, celui que j’ai, et dont la rencontre, ‘tout ce qu’il y a de plus hetero’, me rend non pas différent des autres, mais ‘étranger-à-soi-même’ : l’envers des fadaises théoriques, parfois élucubrées à propos de celles et de ceux qu’on dit ‘autistes’ !‘Pas de discours qui ne soit du semblant’ : tel est le constat dont Lacan prend acte, dans son Tout Dernier Enseignement. Isoler l’existence d’Un sans Autre, dont témoigne le symptôme, n’est pas condamner les semblants (tout spécialement celui, éminent, de la fonction phallique). C’est bien plutôt soulager le discours, quel qu’il soit, de sa prétention à venir à bout de l’os réel, impartageable, auquel j’ai personnellement à faire. Et dont, dès lors, je suis responsable.

B.V : Cette année de la Section Clinque sera consacrée à la question de la croyance et de la certitude. Croire, comme le névrosé, qu’on est celui qu’on n’est pas, ou bien être tout à fait certain et revendiquer d’être ceci ou cela, sont des questions qui interrogent notre clinique. A votre avis, l’identification est-elle aussi un phénomène de croyance ?

Y-C.S. : Votre question est une porte à double entrées : vous interrogez ce qui distingue croyance et certitude. Mais vous interrogez également la ‘varité’ des thèmes traités par la croyance et par les certitudes… en privilégiant le verbe ‘être’, – tant pour la croyance que pour les certitudes. C’est une indication précieuse, qui nous convoque à faire retour à la distinction entre identité et identification. Mais qui nous invite aussi, en filigrane, à aborder le délicat problème des certitudes d’identité sexuelle. Distinguons-les d’emblée, voulez-vous, de la réponse apportée par Lacan en 1973, au couple freudien du ‘choix d’identité sexuelle’ et du ‘choix d’objet sexuel’ ; -(‘couple’ que Freud, rappelons-le, prend soin de considérer comme second à l’existence d’une jouissance première, toujours déjà rencontrée avec le vivant du corps qu’on a). Les ‘choix de sexuation’ déclinés par Lacan dans son séminaire Encore, ne se confondent certes pas avec l’identité sexuelle freudienne (privilégiant l’anatomie). Mais ils ne peuvent toutefois être confondus avec la théorie des gender : les formules de la sexuation impliquant nécessairement, quant à elles, le semblant éminent de la fonction phallique.

Dans le cadre de ce petit entretien, nous ne pouvons pas aborder toutes les pistes qu’ouvre l’énoncé de votre 3eme question. Il nous faut donc choisir une perspective plutôt qu’une autre perspective. Peut-être pourrions-nous choisir celle qui nous occupera tout au long de l’année de travail de la Section Clinique de Paris Ile-de-France, en guise d’introduction ?  Affirmons déjà que les certitudes, telles qu’elles sont rencontrées dans le champ clinique, ne sont en aucun cas des ‘degrés au-dessus’ de la croyance : isolées par Lacan comme enjeu majeur de son séminaire III, elles surviennent alors,…faute de croyance. Pas de certitude (dans cette acception clinique), qui ne soit seconde à une perplexité d’abord rencontrée : « son degré de certitude prend un poids proportionnel au vide énigmatique qui se présente d’abord », écrit Lacan, dans sa Question préliminaire2. L’important n’est pas dès lors, de nous suffire d’opposer la croyance, aux certitudes indiscutables. Mais d’isoler d’où s’origine aussi bien le phénomène de certitude, que l’option de la croyance ; et à quoi ils répondent. C’est donc une question éthique, cruciale en ce qui concerne l’avenir de la psychanalyse, et qui nous convoque, plus que jamais, à faire retour aux tout-débuts du frayage commis par Freud : celui des lettres à Fliess (parmi lesquelles se trouve non seulement le manuscrit K, longuement commenté par Lacan dans son séminaire L’éthique de la pyschanalyse ; mais aussi la lettre datée du 30-5-18963, dans laquelle figure le terme d’Unglauben , isolé par Lacan). La doctrine que trace alors Freud à grands traits, part de sa propre expérience d’analysant auprès de Fliess : une expérience qui implique l’existence d’une « excitation » traumatique hors sens, qui échappe (‘=abgeht’, écrit Freud dans sa Lettre), aux traductions secondaires, propres à la civilisation. Le point d’où Freud procède pour élaborer sa doctrine, relève donc d’un réel éprouvé dans sa propre expérience, dont il tente de rendre compte à Fliess, comme il peut : réel dont Freud (dans cette même lettre du 30-5-1896), précise qu’il a « le caractère de l‘intraduisible » = ‘der Charakter des Unübersetzten4. Le sujet freudien, divisé entre objet perdu et ses idéaux de civilisation, n’est donc pas premier : il est une réponse, seconde à l’existence d’un réel ayant « le caractère de l’intraduisible ».                                                                

Freud n’élabore pas une doctrine allant vers le réel du cas : il propose une éthique à partir d’un réel toujours déjà rencontré… à quoi répond un traitement, secondaire, dont rend compte les processus de refoulement et de retour du refoulé. L’Unglauben (que Lacan traduit par le terme d’’incroyance’), est le terme trouvé par l’inventeur de la psychanalyse, pour tenter de tenir compte d’un autre mode de traitement possible, que celui du cas ‘général’, – hystérique ou obsessionnel-, dans lequel « se produit le refoulement » du trauma premier. Prenant appui sur les classes cliniques déclinées par la psychiatrie de son époque, Freud isole ainsi un mode de défense « indépendant de la moralité et de l’aversion sexuelle (propres) à la névrose obsessionnelle et à l’hystérie ». Croyance et incroyance répondent ainsi tous deux, à l’existence d’un « intraductible » singulier. Freud se sert ainsi des ‘classes’ de la psychiatrie, mais d’une certaine manière, c’est ‘pour s’en passer’ : il procède à leur relecture inédite, en les référant à l’existence d’un réel incurable, transclinique, « intransposable d’un cas à un autre cas du même type », dont Freud fait l’enjeu de la psychanalyse. Plutôt que d’interpréter les traitements que constituent croyance, et certitudes, comment favoriser, (ou du moins : comment déjà ne pas empêcher) l’invention à rebours, d’une trouvaille produite ‘à compte d’auteur’, sinthomatisant la marque de réel incurable, toujours déjà rencontrée, auquel chaque être parlant a à faire ? Voilà bien, chère Beatriz, de quoi ‘décaler d’un cran’ l’abord des vacillements auxquels la clinique nous confronte, et dont nous souhaitons rendre compte à l’occasion de la première après-midi d’étude de la Section Clinique. Ne trouvez-vous pas ?

1. “Identification de l’Autre à l’Un” écrit Lacan dans Télévison (Autres écrits, p527)
2. J. Lacan Écrits, P538
3. L’édition française PUF donne une date eronnée de cette lettre
4. Et non pas comme le propose l’édition française PUF : ‘le caractère de reste intraduit’