AMSC

Après-midi de la Section Clinique 2012

LES PARADOXES DE LA LIBERTE ET LA CLINIQUE DE L’ALIENATION

La découverte freudienne de l’inconscient met à mal la notion du moi autonome de la philosophie idéaliste. Freud hérite plutôt d’une tradition spinoziste qui considère que les hommes pensent être libres, parce qu’ils connaissent leurs désirs en ignorant la cause qui les détermine. Plus le désir est refoulé, plus il y a de l’aliénation. Ainsi, dans le Séminaire qu’il consacre aux Psychoses, après avoir rappelé que le moi est chargé de produire un discours sur la réalité, Lacan note que cela « comporte toujours comme corrélat un discours qui, lui, n’a rien à faire avec la réalité : c’est, dit-il, « le discours de la liberté » 1 Parce qu’il entretient des affinités avec le délire, celui-ci touche à la question du jugement et à celle de la vérité.

Fondement de la méthode analytique, l’association libre, est révélatrice d’un automatisme de répétition dont la maîtrise échappe au sujet parlant. Mais cela ne veut pas dire pour autant que l’être parlant se réduise à dire un texte déjà écrit, déjà là. Il y a, bien au contraire, de l’inattendu, du hasard, du Daimon et de la Tucké. N’oublions pas que Freud a mis en valeur le choix de la névrose, qui donne au sujet la possibilité paradoxale de consentir à ce qui le fait désirant, ou qui offre à un analysant cette marge de liberté rendant compte d¹ une latitude de ne pas céder à un désir mortel ou un fantasme masochiste.2

Dans ses Propos sur la causalité psychique, 3 contre l’organo-dynamisme d’Henri Ey, Lacan situe « la causalité de la folie dans cette insondable décision de l’être où (le sujet) comprend ou méconnaît sa libération, en ce piège du destin qui le trompe sur une liberté qu’il n’a pas conquise ». Bien plus tard Lacan a montré que ce sujet de la psychose, désigné trop souvent comme « l’aliéné mental », est en vérité l’homme « libre » car affranchi des lois du symbolique.

L’enchaînement du sujet au signifiant est, en effet, ce qui façonne l’inconscient à la manière du discours du maître.  » L’aliénation consiste dans ce vel (Š) qui (…) condamne le sujet à n’apparaître que dans cette division. (…), s’il apparaît d’un côté comme sens, produit par le signifiant, de l’autre il apparaît comme aphanisis » 4

Avec d’égales préoccupations et exigences logiques, Lacan a aussi formalisé le binaire formé, d¹une part, par l’automatisme du signifiant et l’aliénation de tout sujet à l’ordre symbolique et, d’autre part, par la cause, l’objet cause du désir qui échappe à tout recouvrement par le signifiant.

Cela dit, si la psychanalyse constate la dimension le plus souvent illusoire de la liberté, ce n’est pas pour prôner une conception d’un homme machine, malléable et quantifiable. On ne se déprend de l’illusion de liberté que pour faire émerger la dimension du sujet de la contingence, toujours singulier dans son rapport à ses dires et à sa jouissance. Cinq exposés cliniques nous donneront l’occasion de converser et de nous laisser enseigner, au cas par cas, sur la manière dont ces sujets modernes ont traité cette question en affrontant tant bien que mal les conséquences qui s’en sont déduites dans leur vie.

Beatriz Vindret

 

1 LACAN, J, Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Seuil,1981, p 165
2 COTTET, S : Déterminisme inconscient et choix du sujet. Conférence publiée sur le site de l’ECF
3 LACAN, J : Propos sur la causalité psychique. Ecrits, Seuil, 1966, p177.
4 LACAN, J : Le Séminaire Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Ed Seuil, 1973,, p.235